laveritehebdo.com

Les dix freins face aux réformes

À LA UNE Z- NEWSLETTER (apm) / 31 octobre 2019
Les dix freins face aux réformes

Il existe dix freins qui entravent l’engagement et la réussite des réformes au Maroc. Tour d’horizon.

En ces temps d’attentes d’une nouvelle feuille de route permettant les réformes nécessaires à la mise en place d’un nouveau modèle de développement , il est des préalables à réaliser avant toute mise en œuvre sérieuse. Au-delà des principes énoncés par le chef du gouvernement à propos de la moralisation de la vie publique et autres vertus difficilement mesurables, il nous appartient de prendre conscience d’une perception négative que notre gouvernement partage, malheureusement, avec les autres gouvernements qui sont en course électorale permanente et de ce fait remettent à plus tard toute réforme. Il arrive que nos élites claironnent du haut de leur expertise que le Maroc n’est pas réformable et la société marocaine conservatrice rejette les réformes. Dès lors dès qu’elles sont alliées à la gestion de la chose publique elles vous expliquent qu’elles ne peuvent pas grand-chose contre les éléments du PJD qui profitent de leur ministrabilité pour développer leur influence électorale en usant du référentiel religieux. Ces populations sont acquises pour les mouvances religieuses et il faut un temps long pour expliquer aux gens où on va et leur proposer de se transformer en profondeur.

Pour tous ceux qui ont à initier et piloter des processus de réforme, de transformation, il est important de connaître les dix freins qui entravent l’engagement et la concrétisation des réformes lourdes.

Il est vrai que dans notre histoire, notamment depuis les défaites successives dans la bataille d’Isly et celle de Tétouan, il a fallu attendre et atteindre des extrêmes (difficultés économiques, colonisation sous forme de protectorat …) pour avoir le sursaut de la nation avec l’avènement l’indépendance et le parachèvement de l’intégrité territoriale.
Pour réussir cette réforme phare du nouveau modèle du développement nos dirigeants doivent s’en prémunir et mettre en œuvre les antidotes efficaces.

1. L’espérance est une force, la confiance un talisman.

C’est un travers de notre gouvernance de multiplier aveuglément les réformes. La preuve par la multitude des réformes de l’enseignement depuis les premières années de l’indépendance. On demande une réforme… et elle n’est pas plus tôt mise en œuvre qu’on s’en détourne et qu’on court à une autre.

Toute évolution ou alternance en politique économique ou sociale se trouve fortement handicapée si l’on ne crédite pas les auteurs plus que d’un préjugé favorable, mais d’une totale confiance. A commencer par ceux qui suggèrent ces réformes jusqu’à ceux qui les portent (politiques, dirigeants, managers.. ). Cette confiance sera d’autant plus facile à consentir si l’on tient compte aussi bien de l’honnêteté que de la compétence, des femmes et des hommes de ce projet que chacun de nous voudrait crédible.Ne point oublier le Cap à prendre

2. Ne point oublier le Cap à prendre.

Le deuxième frein, c’est l’absence d’orientation, c’est-à-dire l’ignorance des raisons pour lesquelles le changement est souhaité. Des exécutants qui suent à la tache sans savoir aucunement rien sur les enjeux, les contraintes à intégrer ou les opportunités à saisir. Engager les changements sans tenir compte des facteurs qui menaçent conduit aux accidents de parcours. Avec la même gravité que l’ignorance de la pertinence du changement : son utilité, sa nécessité voire son caractère incontournable. Faute de sensibilisation sur l’orientation, le changement ne sera ni accepté ni intégré par ceux qui sont impactés par sa mise en œuvre.

3. Écarter tout sentiment d’injustice

Si parmi les composantes de la classe sociale qui sera impactée par la réforme, il y a une forte majorité qui ressent de l’injustice, il y aura des réactions négatives et parfois violentes rejettant tout changement. Le sentiment de l’existence d’une autorité soucieuse de la justice est une dimension extrêmement stabilisatrice et motivante dans de tels processus. Lorsque l’on réclame des efforts, il faut veiller à ce qu’ils soient équitablement répartis parmi les strates sociales concernées et que leurs composantes en soient suffisamment informées.

4. La dictature de l’urgence

Dans une cellule familiale, chez les entreprises comme au niveau des Exécutifs, c’est souvent la vision à court terme qui l’emporte au moments des choix décisifs. Pourquoi ? C’est à cause de la dictature de l’urgence. C’est la pression de la conjonction de plusieurs contraintes ( rentrée scolaire, Ramadan, vacances que le ménage chamboule ses programmes et relégue aux calendes grecques une décision stratégique pour la famille comme l’acquisition d’un bien immobilier particulier. ) Dans le fonctionnement des entreprises, on constate cette reculade au niveau du comportement cynique de certains investisseurs qui s’arrêtent au milieu du gué et s’interdisent tout pari sur l’avenir et ses promesses de revenus substantiels, préférant le gain immédiat. Aussi minime et non structurant qu’il soit.

Très souvent, les décideurs se sentent comme tétanisés et perdent devant la pression de l’instant cette capacité de vision d’ensemble dont devraient se prévaloir les dirigeants éclairés. Cette posture mentale faite d’une série de solutions simplistes (et souvent démagogiques) s’expriment par des formules du type : «Il suffit de», «y’a qu’à», «faut qu’on».Tout cela conduit à une impasse à plus long terme.

5. Casser le thermomètre ne fait pas disparaître la fièvre

Il y a résistance, chaque fois qu’il y a des habitudes bousculées. Et les réformes en pâtissent car les responsables en charge de leur matérialisation, parfois avec la complicité des groupes impactés, s’accommodent mal avec les réalités jugées dérangeantes et inconfortables.

Lorsque un phénomène en gestation ne correspond ni à leurs désirs, ni à leurs croyances, ni à leurs opinions, ni à leurs valeurs, la classe dominante dans la société a une tendance naturelle à l’occulter.

C’est ce que qu’on appelle en psychosociologie la «dissonance cognitive». Le besoin de cohérence de la société traditionnelle au Maroc l’a presque toujours emporté sur la réalité de la modernité qui l’assiège au quotidien. Parce que cette modernité remet en cause l’efficacité de la société traditionnelle marocaine renfermée et vermoulue.

Pour réussir les réformes nécessaires, il faut admettre la réalité de notre environnement socio-économique et psychologique. Tôt ou tard, celle-ci se rappellera à notre bon souvenir et nous constaterons plus tard que les problèmes qui existaient n’ont souvent fait qu’empirer. La politique du déni de la réalité ne mène qu’à l’impasse et il est vain de réagir par les formules incantatoires, car, comme le suggère le sage dictons, casser le thermomètre ne fait pas disparaître la fièvre.

6. La fantasmagorie suicidaire

L’exemple type d’un pays victime d’une fantasmagorie collective est sans conteste le voisin algérien. Voilà un pays qui s’est berné pendant des années du rêve capiteux d’être un pays immensément riche et s’est engagé dans des dépenses publiques ostentatoires oubliant que le pays ne possède pas une vraie économie diversifiée et capable d’exporter en dehors des produits fossiles soumis aux aléas du marché.

La fantasmagorie est la forme poussée de l’illusion qui occulte totalement la réalité. Ici, le problème, la difficulté voire les risques sont identifiés, mais on décide de ne pas agir. On a vécu deux décennies dans «l’illusion» que l’Algérie est une puissance régionale puis survint la crise de 2014 avec ses prix bas du gaz et du pétrole. On s’est dit que les choses finiront bien par s’arranger. Ça peut arriver, mais le plus souvent les choses empirent. Comme cela se produit actuellement en Algérie.

C’est typiquement la posture de certains économistes et dirigeants qui pensent, en imitant leurs collègues occidentaux, que de toute façon le marché finit par s’auto-réguler. Les crises de 1929 et 2008 dans le monde et celles de l’Algérie en 1988, 1992 et 2014, ont montré les limites d’une telle approche. Laisser pourrir les problèmes est rarement la bonne recette.

7. La trouille des réformateurs 

Pour engager certaines réformes, il faut avoir le courage de faire face aux adversités, car réformer n’est pas sans risques pour ceux qui osent initier des projets novateurs. Il peut y avoir des oppositions (conflits sociaux, grèves…) comme pour toutes les mesures qui requièrent des sacrifices. Dans les réformes d’ampleur qui bouleversent des habitudes, secouent des somnolences et brisent des léthargies, il y aura inévitablement des contestataires, des résistants. Il faut poursuivre l’action et ne pas renoncer.

A la fin du mandat d’un homme intègre et patriote comme Abderrahmane El Youssefi, qu’est-ce qu’on lui a reproché exactement ? Juste que sa gouvernance politiquement et économiquement n’est pas allé au fond des réformes. Ce qui lui a été au final le plus reproché, c’est l’inaction, le renoncement.

8. Le danger de l’ostracisme

C’est l’enfermement dans un système, religieux ou idéologique, de représentation du monde ou de ce que devrait être le monde. Ce type de posture intellectuelle entraîne une certaine rigidité : tout ce qui n’est pas dimensionné au moule idéologique est déclaré irrecevable.

Cette rigidité qui ne porte dans son coeur aucune velléité de réforme est souvent affichée au nom d’un avenir qu’on prétend meilleur, voire parfait. Cette posture entraîne inéluctablement une déconnexion d’avec le réel. L’idéologie genère alors des solutions inadaptées, et par conséquent des résultats désastreux.

Lorsqu’ils arrivent au pouvoir, les tenants de l’idéologie, religieuse ou politique, se cramponnent jalousement aux maroquins et n’ont d’autre solution que de mettre en place des systèmes d’autoritarisme aux antipodes avec l’univers politique démocratique.

L’ostracisme qui découle de cet enfermement idéologique ou religieux est notamment dangereux par le fait qu’il donne l’illusion aux dirigeants qu’ils détiennent les clés de la science infuse et donc des solutions possibles et qu’en dehors de celles-ci, il n’y a point d’alternatives. Et, si ça ne marche pas, comme cela se déroule sous nos yeux en Algérie comme au Venezuela, on invoquera des causes extérieures : trahison, sabotage, complot, conjoncture…, bref on recherchera des coupables et des boucs émissaires.

9. Vouloir faire du neuf avec du vieux.

Certains analystes myopes croient pouvoir construire le futur avec des matériaux du passé. Ils sont nostalgiques du passé même si celui-ci est synonyme de l’échec. Certains vont plus loin et n’hésitent pas à s’exclamer, soudainement enthousiastes: « Puisque ça n’a pas marché, recommençons-le ! » C’est une propension récurrente chez les têtes pensantes auxquelles nous avons confié la réforme de notre éducation nationale. Mais rassurons-nous: pareils profils on les rencontre tant dans l’univers politique que dans celui de l’entreprise. On ne reproduit pas exactement la même chose, mais avec mille astuces on finit par introduire de petits aménagements, de petites doses restructurantes, mais le nodal est préservé et l’approche, dans ses continuités et ses discontinuités, reste la même. Et même si l’on concédait que certaines solutions ont marché dans le passé, elles ne sauraient pérenniser leur efficience car le monde, le contexte ayant changé, il est une absolue nécessité de réinventer autre chose.

10. Non à la pensée unique

Avez-vous observé combien, à un instant donné, au Maroc et ailleurs tous les moyens de communication (sites de la presse digitale, tous les chroniqueurs, et toutes les tribunes politiques) pensent et disent exactement la même chose, s’appesantissent sur les mêmes événements, en suggèrent la même interprétation ? Ce phénomène somme toute un numéro de mimétisme s’appelle la Pensée unique : elle se répand de manière virale dans l’atmosphère, évidemment accélérée, de nos jours, par les médias sociaux.

Penser qu’il n’y a qu’une solution revient à un enfermement et à une limitation des probabilités. Les problématiques que nous avons à résoudre dans l’univers politique et entrepreneurial sont généralement complexes. Il faut donc se faire un devoir de rechercher d’autres solutions possibles (qu’on discriminera ensuite à l’aide de critères : coût, faisabilité…), ce qui suppose des démarches participatives où l’on promeut ce qu’on devrait appeler l’intelligence économique plurielle.

Mais prenons garde et évitons de nous installer dans une certitude béate. Il faut constamment douter et se dire qu’une problématique n’est jamais réglée une fois pour toutes .

Dans un monde en mouvement brownien, c’est une profonde erreur que de croire en une formule unique pour se désembourber des marécages de la mollesse de notre croissance. En réalité, tout choix ou mix de choix est à considérer comme nécessairement imparfait et provisoire. Car il importe de s’interroger non seulement sur les effets supposés bénéfiques d’un choix, mais aussi sur ses éventuels effets pervers.

Peut-on sérieusement croire qu’on va résoudre chez nous une fois pour toutes et de façon parfaite les questions de croissance, de chômage et de délinquance une fois la commission désignée pour concevoir le nouveau modèle de développement économique?

Pour conclure, réaffirmons que la réforme et le changement sont des sujets très complexes et requièrent des démarches extrêmement minutieuses et à haut risque.

Par Abdallah El Amrani 

 

VOS RÉACTIONS